Comment utiliser la Bible pour faire de Dieu un être pervers ? (Ézéchiel 18,25-28)
La recette est assez simple : vous prenez un texte qui aborde une question délicate ; vous en extrayez deux ou trois versets qui semblent, à première lecture, rejoindre le sens du passage du Nouveau Testament qui vous intéresse (dans les évangiles, de préférence). Et surtout, vous évitez de contrôler la traduction… Voilà le traitement que le censeur inflige ce dimanche au pauvre prophète Ézéchiel (enfin, ce n’est jamais que l’Ancien Testament…). Voici la traduction liturgique du texte. (Dans la citation que j’en ferai plus loin, je corrigerai les erreurs.)
Ainsi parle le Seigneur : Vous dites : « La conduite du Seigneur n’est pas la bonne ». Écoutez donc, fils d’Israël : est-ce ma conduite qui n’est pas la bonne ? N’est-ce pas plutôt la vôtre ? Si le juste se détourne de sa justice, commet le mal, et meurt dans cet état, c’est à cause de son mal qu’il mourra. Si le méchant se détourne de sa méchanceté pour pratiquer le droit et la justice, il sauvera sa vie. Il a ouvert les yeux et s’est détourné de ses crimes. C’est certain, il vivra, il ne mourra pas.
Comment un tel texte résonne-t-il aux oreilles d’un chrétien qui croit à la vie éternelle précédée d’un jugement divin – ce qui n’était pas le cas du prophète Ézéchiel, pour qui il n’était pas question de vie éternelle ? Que comprend-il ? Que quelqu’un qui a vécu en juste toute sa vie mais commet le mal puis meurt « dans cet état » est bon pour la damnation à cause de ce faux-pas. En revanche, quelqu’un sera sauvé s’il se convertit à la fin de sa vie, même s’il a longtemps vécu dans le mal. Bref, l’état dans lequel on meurt décide du sort éternel, quoi qu’il en soit de ce qui a précédé… S’il en est ainsi, les contemporains d’Ézéchiel qui estiment que « la conduite du Seigneur n’est pas la bonne », n’ont-ils pas raison ? Ce dieu n’est-il pas un être pervers qui, pour que les humains s’efforcent sans cesse de vivre une impossible perfection, non seulement les appelle à la conversion, mais les menace aussi de la mort éternelle au cas où ils viendraient à chuter au mauvais moment ? Les catholiques de ma génération savent quel pouvoir pervers une telle conception donne aux clercs, les seuls à pouvoir absoudre les péchés…
Est-ce donc bien cela, le cœur du message d’Ézéchiel dans son long chapitre 18 ? En réalité, il y développe une réflexion sur la responsabilité de chacun vis-à-vis des choix éthiques qui sont les siens. Son but est de réagir à une forme de défaitisme des Judéens déportés à Babylone, au milieu desquels il vit. Ils répètent un dicton : « Les pères ont mangé des raisins verts et ce sont les fils qui ont mal aux dents » (18,2). Une façon de dire – à juste titre, sans doute – que leur malheur est le résultat de la faute de la génération précédente. Ce proverbe n’est pas faux, tant il est vrai que les choix d’une génération ont toujours des répercussions – positives ou négatives – sur les suivantes. Mais là n’est pas la préoccupation d’Ézéchiel. Son problème, ce sont les effets de ce proverbe chez ceux qui le rabâchent : il les pousse à une résignation que le prophète entend combattre. Ces gens se plaignent de ce que la façon d’agir de Dieu à leur égard n’est pas correcte puisqu’il les frappe de malheur pour des fautes qu’ils n’ont pas commises : autant se laisser aller alors, vivre n’importe comment. C’est à cela que le prophète s'oppose. Il veut que ces gens se reprennent en main, qu’ils se conduisent avec droiture ! C’est leur vie qui est en jeu ! Et peu importe que leurs parents aient été des justes ou des pécheurs !
Ézéchiel invite donc ses contemporains à vivre de façon responsable et à faire des choix judicieux. Car celui de l’iniquité est mortifère. Relisons, dans une version plus littérale de l’hébreu : « Quand un juste se détourne de sa justice et fait l’iniquité, il mourra à cause d’elles (c’est-à-dire à cause de l’injustice, de l’iniquité) : c’est par l’iniquité qu’il a faite qu’il mourra ». De façon symétrique, « quand un méchant se détourne de sa méchanceté qu’il a faite et qu’il fait le droit et la justice, lui-même fera vivre son souffle. Il a vu et il s’est détourné de tous ses crimes qu’il a faits : vivant, il vivra, il ne mourra pas ». Pour le prophète, tout est une question de « faire » (le verbe est répété 5 fois). À ses yeux, il y a une façon d’agir par laquelle une personne se donne la mort à elle-même. Il va de soi qu’en parlant de mort, le prophète ne pense pas à la mort physique : si le méchant perd la vie dès qu’il fait le mal, en effet, comment pourra-t-il ensuite se convertir et se mettre à pratiquer la justice ? La mort dont il parle, c’est le pourrissement de la vie, l’inhumanité à laquelle on se condamne. Mais il y a une autre manière d’agir basée sur la justice et la droiture : quiconque voit le danger mortel qui guette le méchant, et choisit cet autre chemin donne un nouvel élan à son souffle vital, dynamise sa vie et voit la mort s’éloigner.
Ce sur quoi le prophète insiste dans ce passage, c’est que l’être humain doit être conscient qu’il a le choix (même s’il croit qu’il ne l’a pas) et que ce choix ne se fait pas une fois pour toutes. Juste ou méchant, on peut « revenir en arrière ». Il s’agit donc d’ouvrir les yeux et d’être lucide. Et si l’on vient à s’apercevoir que le chemin que l’on suit est celui de la malfaisance, que l’on fasse demi-tour pour renouer avec la vie en s’éloignant de ce qui empoisonne celle-ci à sa source. Car le Seigneur le répète : « Je ne prends aucun plaisir à la mort de celui qui va mourir [à force de s’enfoncer dans le mal], oracle du Seigneur Dieu. Faites faire demi-tour [à votre vie], de sorte que vous viviez ! » (18,32, voir le v. 23 et 33,11).
Non, le dieu d’Ézéchiel n’est pas un dieu pervers. C’est un dieu dont le désir est que chaque être humain honore le don de la vie qu’il a reçu en épanouissant pleinement celle-ci. Le Psalmiste le dit avec ses mots : « Il est droit, il est bon, le Seigneur, lui qui montre aux pécheurs le chemin. Sa justice dirige les humbles, il enseigne aux humbles son chemin » (Ps 25,8-9).